En avril 2026, le Centre National du Livre publiait avec Ipsos les résultats de son baromètre de la lecture chez les jeunes. Malgré un nombre de jeunes lecteurs globalement stable, le décrochage à l’adolescence resterait important et ce, avec une qualité de lecture affaiblie. Pour étayer ce constat, l’étude s’appuyait notamment sur un chiffre comparant le temps consacré aux écrans à celui consacré à la lecture. Cette manière de mettre en regard les deux pratiques, comme deux usages du temps qui s’opposeraient plutôt qu’ils ne coexisteraient, est révélatrice d’une posture ancienne. Elle traverse depuis longtemps la manière dont les adultes, professionnels compris, regardent ce que les jeunes générations font de leur temps libre.
Alors d’où vient ce regard sur les jeunes ? Comment s’est-il construit, et pourquoi persiste-t-il ? Pour les professionnels qui construisent des projets à leur destination, comme pour les instituts qui produisent de la connaissance sur eux, ce regard oriente directement les choix d’analyse, de programmation, de partenariats et, in fine, de publics touchés. Comprendre l’origine de cette posture permet d’éviter l’écueil d’une analyse partielle des pratiques des jeunesses. Elle permet surtout de faire évoluer sa posture et ses projets dans le sens d’un dialogue réel avec ces publics et plus largement, avec les mutations sociales à l’œuvre.
La jeunesse, hériter d’un regard
Le regard porté sur les pratiques culturelles des jeunes part d’abord de la représentation que la société se fait de la jeunesse. En effet, la jeunesse n’est pas une catégorie naturelle. Elle correspond plutôt à un état qui se situe au croisement de l’enfance et de l’âge adulte. Une catégorie hybride, dont les frontières varient selon les époques et les contextes. Le sociologue Olivier Galland la définit comme un construit social, façonné par les repères et les habitudes propres à chaque société, plutôt que comme une réalité immuable. L’âge auquel on devient adulte, les rôles qu’on attend d’un jeune, la manière dont on le distingue de l’enfant ou de l’adulte relèvent donc avant tout d’une organisation sociale.
Cette construction se joue d’ailleurs largement du côté des adultes. Le chercheur Jocelyn Lachance reprend une distinction utile, empruntée au chercheur danois Flemming Mouritsen, entre une culture « par » les jeunes, produite entre pairs, et une culture « pour » les jeunes, pensée et proposée par les adultes. Un grand nombre de productions culturelles, séries, vêtements, objets numériques, sont conçues explicitement pour les adolescents, et cette offre résulte d’abord d’une certaine vision adulte de l’adolescence. Autrement dit, avant même de porter un regard sur ce que les jeunes font de la culture, la société a déjà largement défini ce qu’elle pense être bon pour eux. Le regard descendant sur les pratiques des jeunes n’est donc pas un accident de discours. Cette posture est inscrite dans la manière même dont la jeunesse est pensée comme catégorie sociale.

Numérique et culture, déconstruire les idées reçues
Dès 2009, la sociologue Sylvie Octobre, spécialiste des pratiques culturelles des enfants et des adolescents au ministère de la Culture, fait état de ce réflexe de jugement. Ses travaux montrent que, contre toute attente, les jeunes générations figurent parmi les publics les plus consommateurs de l’ensemble des loisirs culturels, preuve d’une massification culturelle réelle plutôt que d’un désintérêt. Elle documente aussi la manière dont les pratiques culturelles des jeunes se transforment, se diversifient, se croisent, sans jamais disparaître au profit d’une seule d’entre elles.
Sylvie Octobre pointe également un biais méthodologique qui reste, quinze ans plus tard, étonnamment actuel. Ce biais, très répandu, consiste à comparer les pratiques traditionnelles et les pratiques numériques comme si elles s’excluaient l’une l’autre. Un parti pris d’analyse qui revient à nier la possibilité que les jeunes générations investissent ces deux mondes en même temps, et que l’un nourrisse l’autre. Ses travaux montrent au contraire que les usages numériques ne signifient pas que celles-ci soient coupées du reste des pratiques et consommations culturelles. Le niveau d’investissement dans les pratiques traditionnelles y est décrit comme directement corrélé à celui des pratiques numériques.
La chercheuse Anne Cordier, professeure en sciences de l’information et de la communication à l’Université de Lorraine, aborde ce même terrain du numérique sous l’angle des pratiques informationnelles. Sa méthode consiste à suivre les mêmes adolescents sur plusieurs années, dans une relation de confiance construite dans la durée, plutôt que de les interroger ponctuellement sur leurs usages. Elle limite ainsi les biais d’interprétation propres aux études purement quantitatives, souvent dénuées de contexte, qui laissent une part d’interprétation des résultats beaucoup plus importante. Cette approche de long terme, documentée notamment dans Grandir connectés (2015) puis Grandir informés (2023), fait apparaître des adolescents qui continuent de fréquenter les CDI et les bibliothèques municipales en parallèle de pratiques numériques denses.

Mangas et new romance, s’approprier les références
Lors de l’expérimentation du pass Culture, la crainte de voir les jeunes bénéficiaires n’utiliser leurs 300 euros que pour des abonnements de streaming dominait. Lors de sa généralisation en mai 2021, les résultats font état d’un constat qui va à l’encontre des idées reçues, les livres, et plus spécifiquement les mangas, sont en tête des biens les plus plébiscités. Une nouvelle critique émerge aussitôt, considérant que les mangas ne seraient pas de la vraie lecture.
Les mangas, loin du sous-genre médiocre parfois décrit dans la presse, agissent au contraire comme un vecteur d’appropriation culturelle, capable d’ouvrir vers la lecture ou vers des études artistiques. Le cas le plus d’actualité à ce sujet est celui de la new romance, genre littéraire plébiscité par un lectorat majoritairement jeune et féminin, au point de tirer vers le haut les chiffres globaux de l’édition. Il fait pourtant l’objet de nombreuses critiques de la part d’une partie de la profession littéraire.
Ces exemples, loin d’être des cas isolés, sont plus révélateurs des préoccupations des professionnels de la culture que de la réalité des pratiques juvéniles. Comme le souligne l’association Lecture Jeunesse dans son analyse de l’étude CNL 2026, chaque publication de ce baromètre s’accompagne de commentaires similaires, portés par des inquiétudes sincères. Ces commentaires gagneraient à s’appuyer sur l’ensemble des pratiques observées, notamment celles qui prennent place « avec » et « par » le numérique, fanfictions compris, et sur l’expertise des chercheurs qui analysent l’engouement autour de ces genres littéraires pour en comprendre les ressorts, et s’en inspirer dans la conception de nouveaux projets.
Ce diagnostic gagne du terrain jusque dans les institutions elles-mêmes. Un groupe de travail du Cycle des Hautes Études de la Culture, qui réunit notamment des responsables d’établissements culturels et de collectivités, a récemment produit un rapport sur la prise en compte des pratiques culturelles des jeunes dans la construction des politiques publiques qui leur sont adressées. Ce rapport ne se contente pas seulement de constater que la jeunesse reste une catégorie mal pensée, traitée de façon segmentée et encore trop rarement pensée à partir de la diversité réelle des publics jeunes. Il pousse plus loin ce constat, en interrogeant directement la manière dont les institutions produisent leur connaissance des publics jeunes, et ce que cela suppose de changer.

Posture, changer d’angle de vue
Le secteur culturel, qui s’est historiquement doté d’outils d’étude de ses publics parmi les plus avancés, n’est d’ailleurs pas le seul concerné. À titre d’exemple, dans le monde du travail, la génération Z reste souvent décrite à travers quelques clichés tenaces (allergique à l’effort, volatile, ingérable) alors que les données disponibles racontent une histoire différente. Une synthèse de travaux académiques menée par le chercheur en psychologie du travail Jacques Forest fait le point sur la littérature scientifique disponible sur le sujet. Elle s’appuie notamment sur l’étude du sociologue Martin Schröder, professeur à l’université de la Sarre, qui a testé cette hypothèse générationnelle à partir de plus de 580 000 réponses collectées dans 113 pays sur plus de trente ans. Le constat qui s’en dégage est clair, les écarts attribués à la génération s’expliquent presque entièrement par l’âge et la période d’interrogation, non par une différence de valeurs entre générations.
Prendre au sérieux les pratiques réelles des publics ne revient pas à renoncer à une exigence culturelle. Cela revient à élargir le champ de ce qu’on reconnaît comme un point d’entrée légitime vers la culture. Le rapport du groupe de travail du CHEC cité plus haut ouvre justement des pistes concrètes en ce sens. Il invite notamment à impliquer les jeunes dans la conception des projets culturels plutôt que de leur adresser une offre déjà figée, et à donner une place plus grande aux jeunes artistes pour que les autres se retrouvent dans la figure de leurs pairs. Il propose aussi de repenser le contenu de la médiation à partir des ressources locales plutôt qu’à partir d’une idée préconçue de ce qui leur conviendrait.

Études des publics, repenser les approches méthodologiques
Du côté des instituts d’études, le même mouvement doit s’opérer sur la manière de produire la connaissance elle-même. Les baromètres déclaratifs restent utiles, mais ils captent une partie seulement des pratiques réelles. Les fanfictions, l’écriture sur Wattpad, les commentaires élaborés sous des vidéos ou les threads argumentés sur les réseaux sociaux témoignent d’une vitalité de l’écrit que ces enquêtes ignorent structurellement, faute d’être identifiées comme telles par les jeunes eux-mêmes et reconnues comme de nouvelles formes de lecture et d’écriture. De nouvelles approches, plus diversifiées dans les outils et plus inclusives dans les expertises, doivent permettre de documenter ce que les chiffres seuls laissent de côté, et de donner aux professionnels une matière plus fine pour ajuster leurs projets.
Que ce soit dans la conception des projets ou dans la manière de produire de la connaissance sur les jeunesses, faire évoluer sa posture est devenu essentiel pour proposer des études et des projets de qualité, en cohérence avec les aspirations des nouvelles générations et en prise avec les mutations technologiques et sociales à l’œuvre.
Sources
CORDIER, Anne, 2023. Grandir informés, les pratiques informationnelles des enfants, adolescents et jeunes adultes. Caen : C&F éditions.
CYCLE DES HAUTES ÉTUDES DE LA CULTURE, 2024-2025. Synthèse du rapport du Groupe 2, Session 24-25.
FOREST, Jacques, PAQUIN, Samuel J., OUELLET, Jessica et LEVESQUE, Coralie, 2026. Pour en finir avec le mythe des générations au travail : ce que disent des études robustes et à grand déploiement. 3 avril 2026. ; SCHRÖDER, Martin, 2024. Work Motivation Is Not Generational but Depends on Age and Period. Journal of Business and Psychology, 39(4), p.897-908. DOI : 10.1007/s10869-023-09921-8.
GALLAND, Olivier, 2011. Sociologie de la jeunesse, 5e édition. Armand Colin.
LACHANCE, Jocelyn, 2016. Cultures adolescentes. Dans Penser l’adolescence, Presses Universitaires de France, p.33-43.
OCTOBRE, Sylvie, 2009. Pratiques culturelles chez les jeunes et institutions de transmission, un choc de cultures ? Culture prospective, 2009/1 n°1, p.1-8.
TENAGLIA, Adélaïde, 2026. La romance : un phénomène littéraire méprisé ? L’Heure du Monde, Le Monde, 17 avril 2026.
Couverture de l’article : photo d’Elsa Beaumont pour pour M LE MAGAZINE DU MONDE. Tous droits réservés.

